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dimanche 6 avril 2008

DURA LEX CAESARIS SED LEX

Par Gérard Bissainthe

Je n’ai pas voulu intervenir jusqu’à aujourd’hui, 6 avril 2008, date de la réunion sur la constitution de 1987 à laquelle participeront Madame Myrlande Manigat et Mr Michel Soucar, en la présence du Sénateur Rudolph Boulos. Mon intervention aurait pu être interprétée comme une tentative de saboter cette réunion, ce qui ne saurait nullement être mon intention.

Mais je tiens aujourd’hui à faire savoir que désormais je m’inscris en faux contre tout débat que nous pourrons désormais avoir sur cette constitution, puisqu’il est maintenant avéré que ce genre de débat ne peut jamais aboutir qu’aux résultats suivants:

1.- être une manœuvre de diversion qui nous éloigne des vrais problèmes concrets du pays;

2.- entretenir de fausses illusions parmi des citoyens qui s’imaginent que leurs discussions et leurs opinions sur la constitution peuvent avoir une influence sur la manière dont cette constitution est appliquée aujourd’hui et sera appliquée demain;

3.- créer la division parmi ces citoyens qui aujourd’hui n’arrêtent pas de se crêper le chignon sur le sens et la portée des articles de cette constitution, sans que jamais cela n’ait fait avancer d’un millimètre les problèmes posés par une charte nationale qui est devenue la plus grave pomme de discorde de l’histoire haïtienne;

Je regrette beaucoup que Madame Myrlande Manigat et le Sénateur Rudolph Boulos, aient jugé bon de participer à cette initiative. Les connaissant, je pense qu’ils le font de bonne foi. Mais cela suffit-il ?

Après cette conférence rien ne changera, parce que rien ne pourra changer. Les débatteurs sont piégés. Quelles que soient leurs conclusions et leurs vœux, le fond du problème reste immuablement le fait que la Loi qui nous régit n’est pas celle qui s’exprime dans une constitution intrinsèquement bloquée et verrouillée, mais est la loi dictée par la volonté du Prince.

Alors il est tout simplement surréaliste, chimérique et onirique de se mettre à discuter de la “lex” (la loi) du pays, quand la vraie “lex” qui nous régit est la “lex” du Prince, un Prince qui de surcroit est aux ordres d’un César étranger, lui-même difficile à identifier, parce qu’il porte un masque, comme c’était courant jadis chez les chevaliers de l’ombre dans cette Florence de César Borgia où naquit et mourut le célèbre Niccolo Machiavelli.

L’intelligentsia d’un sous pays tutelle n’est rien d’autre qu’une intelligentsia sous tutelle, à moins qu’elle ne se mette tout de suite à planifier systématiquement la fin de cette tutelle dans les meilleurs délais. Il n’y a nul besoin de préconiser la révolte armée contre la Minustah, puisque ce n’est pas elle qui est venue de son plein gré chez nous; mais nous qui sommes allés la chercher. Il n’y a jamais de tutelle sans complicité locale. Les deux jambes de la Minustah sont Préval et Alexis. Ses mille tentacules les mouvements politiques, les consultants et les organisations qu’elle finance et tous ceux dont la tutelle est devenu le gagne-pain.

L’adage “dura lex sed lex” (la loi est dure, mais c’est la loi) est un bel et noble adage, sauf lorsque dans les faits il faut sous-entendre autre chose: “dura lex Caesaris sed lex” (la loi de César est dure, mais c’est la loi).

Messieurs et dames les césaro-légalistes, sortez de vos rêves!

Beaucoup de citoyens haïtiens sont aujourd’hui arrivés à la conclusion qu’une seule solution désormais s’impose: une outre neuve pour notre vin nouveau. Donc élaborer méthodiquement, rationnellement une nouvelle constitution totalement neuve pour notre nouvelle révolution. Inutile de penser à racommoder l’ancienne; elle n’est pas racommodable. Et nous n’avons pas et n’aurons jamais les outils pour la racommonder. Les raccommodeurs de constitution sont à l’œuvre depuis 1987 et ils y seront encore en l’an 3087, car ce ne sont pas les raccommodeurs qui souffrent, mais le peuple.

Madame Myrlande Manigat, Mr Michel Soucar, le Sénateur Rudolph Boulos, des citoyens remarquables, feraient beaucoup mieux de réorienter leurs ressources et leurs énergies vers la construction d’une nouvelle charte nationale qu’une nouvelle assemblée constituante, s’il le faut révolutionnaire, pourra adopter et promulguer.

Quelle est l’alternative? Elle ne viendra pas de nous; mais d’ailleurs. Le peuple nous a attendus, et nous n’avons à lui offrir que nos débats, nos ratiocinations, notre logorrhée, nos valses-hésitations, nos subtils distinguos, nos solutions pendulaires ou ondulatoires. J’ai déjà dit que le zinglindisme généralisé agressif et provocateur qui est le nôtre n’attend qu’une étincelle pour devenir une révolution. Si nous ne faisons pas la révolution, elle se fera sans nous ou même contre nous.

En 1957 Cuba comme Haïti attendait une révolution pour changer les conditions de vie du peuple. Haïti a continué à attendre dans le camp de l’Ouest et cinquante ans après elle attend encore, en descendant chaque année d’un degré. Cuba, elle, déçue, s’est énervée et est partie ailleurs. Nous pouvons critiquer Cuba comme nous voulons; mais dans les domaines des sports, de l’éducation, de la santé, des arts, Haïti en face de Cuba mord la poussière. Je ne suis toujours pas convaincu qu’il nous faut la solution cubaine. J’ai toujours dit que nous ne devons pas faire comme Cuba, mais mieux que Cuba. Par contre, si notre idéal de démocratie non marxiste n’aboutit pas, rien ne pourra empêcher la solution que j’appelle de colère et de désespoir qui est celle du latino-marxisme. Ce ne sont pas les vitupérations d’Untel et d’Unetelle qui pourront lui barrer la route. Ce n’est jamais de gaité de cœur que le peuple fait tout sauter, mais quand il y est acculé le peuple le fait.

Comme la musique adoucit les mœurs, le beau concert de la Conférence d’aujourd’hui 6 avril à New York pourra peut-être avoir un effet sédatif sur les éléments qui commencent à se déchaîner en Haïti? I will not hold my breath. Je ne pense pas non plus que les exhortations à la Saint François d’Assise de notre chanteur Wyclef Jean arrivent à changer les loups affamés de nos bidonvilles en doux agneaux, selon le souhait et le songe d’une nuit d’été de la Minustah dont le candeur est sans égale.

Quand on aura fermé les bans de la conférence, je souhaite que les compatriotes qui se sont réunis pour cette grand-messe retrouvent le chemin de nos froides réalités et se mettent au travail pour élaborer une nouvelle constitution d’Haïti.

Gérard Bissainthe
6 avril 2008

vendredi 28 mars 2008

DOUBLE NATIONALITÉ / SÉNAT / RADIATION / « Le Sénat n’est pas dans son droit et outrepasse ses prérogatives constitutionnelles »

Sources: Le Matin du vendredi 28 mars 2008 et courriel de M. Robert Benodin du 27 mars 2008

Intervention de la sénatrice Edmonde Suplice Beauzile à la séance du mercredi 26 mars 2008 du Sénat de la République

Monsieur le Président,
Chers collègues sénateurs,

Dans ce qui est devenu, selon la grande presse, la saga Boulos, de nombreuses questions sont soulevées qui méritent que nous prenions le temps de la réflexion avant d’aller plus avant dans la prise de décisions graves et lourdes de conséquences qui peuvent entacher durablement la crédibilité du Sénat.

Dans cette affaire il est urgent que tous les protagonistes retrouvent le calme et la sérénité que requiert une situation aussi complexe. Toute précipitation ne peut être que préjudiciable pour nous sénateurs, mais par-delà nos petites personnes, préjudiciable pour le renforcement de cette démocratie que nous tentons péniblement de construire.

L’absence physique des deux collègues sénateurs directement concernés par cette affaire nous donne toute la latitude et tout le temps nécessaires pour réfléchir, écouter, prendre des conseils avisés pour ensuite décider en toute connaissance de cause. Les passions qui se manifestent autour de cette affaire qui semble vouloir créer une véritable crise dans le pays, nous pouvons la transformer en une véritable opportunité pour le renforcement de la démocratie et de nos institutions en adoptant une démarche didactique en faveur du respect de la règle de droit.

Le Sénat de la République est une institution puissante dans le système politique haïtien. Cela implique pour nous l’obligation de montrer l’exemple et de donner le ton. Le principe de base de la séparation des pouvoirs limite notre champ d’intervention et nous impose des normes que nous devons respecter si nous ne voulons pas nous déjuger.

Le Sénat est dans son droit quand il décide de s’autosaisir du dossier et de créer une commission d’enquête pour faire la lumière sur un sujet aussi essentiel que la nationalité de ses membres et de celle des membres du gouvernement. Sur 50 formulaires distribués, seulement quatorze (14) collègues ont répondu et accepté de collaborer avec la commission. Les membres du gouvernement, y compris ceux-là même qui ont fourni les informations sur lesquelles la commission a fondé ses conclusions, l’ont carrément snobée en refusant de remplir un simple questionnaire qui posait des questions banales qu’aucun responsable politique ou gouvernemental ne peut prétendre vouloir cacher.

Le Sénat n’est pas dans son droit et outrepasse ses prérogatives constitutionnelles quand, à partir des faits présentés par la commission, elle tire des conclusions définitives qui constituent une véritable radiation des deux de ses membres. Le Sénat n’est pas une instance de jugement et n’a aucune compétence pour traiter un contentieux électoral ni pour statuer sur la nullité d’un acte ni pour décider sur l’éligibilité d’un individu et encore moins pour constater sa déchéance d’un mandat électif dûment validé par ses soins.

Le rapport de la commission demande au Sénat de se prononcer sur le sort des deux sénateurs sur lesquels il a pu trouver des informations, mais n’a jamais parlé d’usurpation ni d’imposture. Ce sont là des jugements péremptoires que la résolution n’a pas vraiment pris le temps de fonder en droit.

Le Sénat, estimant à tort ou à raison que sa confiance a été bafouée, dans sa volonté de bien faire et de redresser les torts, a choisi de prendre la justice entre ses mains et de dire le droit sur un sujet délicat et complexe sur lequel la loi elle-même n’est pas très claire et suscite des controverses entre spécialistes.

Nous n’avons pas, comme au Bénin ou en France, une Cour constitutionnelle chargée de connaître des contentieux électoraux. Notre loi électorale en son article 123 est formelle et sans équivoque. Elle dit en substance qu’en cas de découverte, après une élection, de faits nouveaux susceptibles de démontrer l’inéligibilité d’un élu, le tribunal électoral compétent sera saisi pour statuer sur l’invalidation de celui-ci.

L’article 197 de la Constitution ne laisse pas non plus de place au doute: toutes les contestations nées à l’occasion de l’application de la loi électorale doivent être portées devant le tribunal électoral. Le Sénat ne peut en aucune façon dessaisir le contentieux électoral et décider sur le sort des deux collègues sans bafouer le principe de la séparation des pouvoirs et sans mettre à mal un fondement essentiel de notre système démocratique.

Imaginez la honte et l’embarras que constituerait pour le Sénat une décision du tribunal électoral qui donnerait raison à l’un ou l’autre des collègues sénateurs incriminés.

Personne ne s’est posé la question de savoir ce qui a jusqu’ici empêché les autorités compétentes du gouvernement de prendre leur responsabilité dans cette affaire. Les ministres de l’Intérieur et de la Justice ont chacun en ce qui le concerne un rôle à jouer dans la détermination de la nationalité des individus. Ils disposent de toutes les données et sont les mieux placés pour prendre les décisions administratives que la loi commande en de telles circonstances. Pourquoi se sont-ils contentés de transmettre des informations sans faire leur devoir ? Serait-ce parce les décisions administratives sont susceptibles de recours et peuvent être contestées en justice ?

Le minimum que le Sénat doit à des collègues dont il a validé l’élection, avec lesquels tous ont collaboré et que plusieurs ont même appréciés au point de les élire majoritairement à différentes fonctions qui dans des commissions permanentes qui au Bureau, le minimum décent est de leur laisser le droit qui est reconnu à tout citoyen ou à tout individu accusé d’un fait quelconque, celui de bénéficier d’un procès juste, équitable et contradictoire devant une instance impartiale. Cette remarque est d’autant plus pertinente que les intéressés ou tout au moins l’un d’entre eux conteste, depuis le début, énergiquement et avec constance, les accusations de détention de passeport étranger portées contre lui.

Le Sénat n’étant pas juge de la nullité des actes ni juge de la nationalité des individus ni juge de leur inéligibilité, il ne peut que constater les faits que la commission a portés à sa connaissance et les transmettre pour appréciation et décision aux instances compétentes. C’est seulement après une décision de justice ayant acquis l’autorité de la chose souverainement et définitivement jugée et confirmant lesdits faits que le Sénat pourra considérer les deux collègues comme ne faisant plus partie du corps. À ce moment seulement, il pourra en tirer toutes les conséquences.

Dans l’intervalle, quoi que les uns et les autres puissent penser, quelles que soient nos opinions individuelles sur le fond de l’affaire, les collègues Boulos et Compère restent et demeurent comme nous tous des sénateurs de la République, jouissant de tous les droits et privilèges attachés à cette prestigieuse fonction.

Il n’est pas normal que, plus de vingt (20) ans après la chute de la dictature, des élus du peuple se sentent obligés de se mettre à couvert sans pouvoir se présenter pour défendre en personne leur cas à cause de rumeurs persistantes d’arrestation arbitraire.

Le Sénat s’est trompé de bonne foi en votant une résolution dont les conséquences dépassent largement ses pouvoirs et, ce faisant, s’est mis dans l’illégalité et l’inconstitutionnalité. Commettre une erreur n’a rien de répréhensible en soi, celle-ci pouvant être corrigée, mais persister dans l’erreur devient tout simplement diabolique.

La précipitation qui caractérise la décision de demander aux collègues concernés de restituer les biens du Sénat mis à leur disposition et la proposition de les remplacer dans l’immédiat, n’est pas une attitude sage. Tout le monde a entendu les informations faisant état des mobilisations populaires en faveur de nos collègues et contre la résolution.

Prendre précipitamment des décisions comme si la cause était définitivement et souverainement jugée, alors que les instances compétentes ne sont même pas saisies, soulève de sérieuses interrogations sur les motivations véritables d’un tel entêtement dans l’erreur. Les deux sénateurs ne siègent pas et il ne faut pas être devin pour estimer qu’ils ne vont pas participer à nos prochaines séances, cela nous donne largement le temps d’attendre l’épuisement des voies de recours.

Il y aurait beaucoup à dire sur l’interprétation et l’application des textes traitant de la nationalité. Mais la question est complexe et trop controversée pour être débattue comme il convient ici. Il est plus sage de laisser les juges compétents faire leur travail.

Il faut savoir raison garder. La thèse qui veut que «nou fèl nou fèl nèt » n’a pas sa place dans une assemblée comme la nôtre. Ce n’est pas l’état d’esprit dans lequel nous devons aborder la question et travailler. La situation nous oblige à la sagesse, à la sérénité et à la pondération dans nos comportements. Il est urgent d’attendre, d’attendre que le mot du droit soit dit par qui de droit, d’attendre que les collègues aient pu faire valoir leur droit et produit leur défense, d’attendre avant de prendre toute autre décision.

Même si le Sénat avait raison dans son appréciation de la situation, nous aurions l’impérieuse obligation d’intégrer une culture de respect de la loi et des procédures établies. Ce n’est que comme cela que nous pourrons instaurer un véritable État de droit. La raison nous commande de mettre en veilleuse la dernière résolution adoptée en attendant le mot du droit. Il faut absolument éviter de fragiliser le Sénat en procédant immédiatement au remplacement de nos collègues dans le Bureau et dans les commissions où ils occupent des fonctions où nous les avons placés.

Edmonde Suplice Beauzile
Sénateur
vendredi 28 mars 2008
//Le document ci-dessus provient du lien ci-dessous:
http://www.lematinhaiti.com/PageArticle.asp?ArticleID=11944
//

mardi 25 mars 2008

Au-delà de l’Affaire Boulos

Source: Le Matin du mardi 25 mars 2008
Par Claude Moise
claudemoise@lematinhaiti.com

Trop d’institutions et de secteurs nationaux sont concernés pour que les réactions provoquées par ce qu’il faut désormais appeler l’Affaire Boulos ne se répercutent dans tous les compartiments de la société. S’il faut se fier à tout ce qui se dit et se répète, il y a lieu de redouter qu’elle ne donne lieu à une véritable bataille rangée. J’avais relevé, dans mon éditorial du 26 février dernier, que toutes les fois que la controverse sur la double nationalité est soulevée en se rapportant à un cas litigieux, elle provoque des réactions passionnées. J’abordais justement le problème posé par l’étude en commission sénatoriale de la bi nationalité des deux sénateurs incriminés. Le rapport présenté par ladite commission et la résolution sénatoriale qui s’ensuivit, plutôt que d’ouvrir sur la recherche d’une solution sereine, ont enflammé le débat. Boulos se rétracte – il a annoncé verbalement sa démission au cours de la séance du Sénat et décide d’aller devant les tribunaux. Partisans et détracteurs se déchaînent.

Les propos désobligeants, les accusations virulentes, les interventions d’une agressivité accusée, de tous bords, à commencer par la teneur même du rapport et de la résolution, incitent à se demander quels intérêts inavouables, quelles haines charrie ce flot d’opinions. Horreur! Le texte du Sénat invoque la clameur publique, l’une des formes les plus pernicieuses contre les libertés individuelles et que Mirlande Manigat a eu le bonheur de dénoncer. Le sénateur Fortuné, de son côté, non content d’avoir obtenu que ses collègues disposent des accusations portées contre les deux sénateurs, se répand en déclarations fracassantes dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles s’apparentent à de la persécution. Ce qui conforterait M. Boulos dans sa conviction qu’il est ciblé par un secteur politique – du côté du palais, dit-il – qui veut le détruire.

Ce n’est pas la première fois que, dans cette page éditoriale, nous abordons la question de la double nationalité, de ses incidences sur la vie nationale, du problème de la gouvernabilité et des failles constitutionnelles. Je rappelle que l’affaire Boulos n’est qu’un épisode de plus. Avant elle, il y eut l’affaire Siméus qui s’est terminée par un coup de force politique après que la Cour de Cassation se fut prononcée en faveur de ce dernier. Le sénateur Boulos avait établi clairement sa ligne de défense au vu et au su de tout le monde : il est né haïtien aux États-Unis et n’avait jamais renoncé à sa nationalité haïtienne. Le traitement de son affaire révèle que, malgré les prétentions du Sénat, il n’existe pas d’instance pour statuer d’autorité sur la question. Il a donc raison de vouloir pousser jusqu’au bout pour que soit dit le mot du droit. En cela nous le soutenons, tout en refusant de le suivre dans ses accusations.

Ici, au Matin, nous voulons demeurer fidèle à notre ligne éditoriale définie tout au début. Notre contribution à la clarification des enjeux et au développement de la pensée critique nécessaire à dissiper les confusions est notre raison d’être. Nous considérons que l’Affaire Boulos dépasse la personnalité du sénateur. Il s’agit d’une question essentielle qui va au-delà du vacarme politicien et porte sur une multitude de problèmes et de tracasseries auxquels sont exposés des dizaines de milliers d’Haïtiens et d’Haïtiennes émigrés (de petites gens) qui ont acquis une autre nationalité et qui maintiennent d’étroites relations avec la patrie d’origine. Formalités de séjour, acquisition de propriétés, liquidation de biens, etc., autant de solutions que prétend apporter la loi de 2002, mais qui constitue une conquête fragile puisqu’elle peut être attaquée en inconstitutionnalité à l’occasion d’un litige entre tiers.

En vérité, si l’on veut être sérieux, il faut profiter de ce débat pour aller au fond de nos problèmes de société. Et je conclue par les mêmes propos de mon éditorial du 26 février dernier sur la double nationalité :
«Quant à la mutation que l’ampleur de la migration a fait connaître à notre pays au cours des cinquante dernières années, il s’agit bien là d’une donnée sociétale qui conditionne l’importance de notre diaspora dans le devenir d’Haïti. On peut soulever autant de tempêtes que l’on veut, recourir à toutes sortes d’arguties quand ce n’est pas au dénigrement, il y a là un choix de société à faire
mardi 25 mars 2008
//L'article ci-dessus provient du lien ci-dessous
http://www.lematinhaiti.com/PageArticle.asp?ArticleID=11841
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jeudi 20 mars 2008

La démission de Rudy Boulos: un jour pour le chasseur, un jour pour le gibier

Par Gérard Bissainthe

Une note de presse annonce la démission du sénateur Rudy Boulos.

Ceux qui s’appellent les constitutionnalistes ou les légalistes vont y voir une victoire. Pour moi cette démission confirme que nous sommes toujours en plein tohu-bohu juridique et que nous tentons d’en sortir avec des solutions que j’appelle politico-émotionnelles et non point rationnelles.

Nous ne faisons d’ailleurs que ça depuis 1987. Notre constitution n’a jamais été rien d’autre qu’une sorte d’extincteur d’incendie que chacun (individu ou groupe), en position de force, se met à actionner dès qu’il se sent atteint ou même menacé par le feu, avec la complicité ou active ou tacite du secteur de la classe politique que cette solution arrange. Un jour pour le chasseur, un jour pour le gibier.


1.- Lavalas arrive au pouvoir et proclame: “L’élu du 16 décembre a reçu du peuple un mandat qui dépasse la constitution.” Il se comporte en conséquence.
Je suis un des rares, très rares à protester.
Je signale qu’à l’époque Boulos n’avait pas protesté.
La gifle à la constitution est passée comme une lettre à la poste.

2.- Quelque temps après, Lavalas dissout l’Armée. C’est totalement inconstitutionnel. Il ne fallait pas dissoudre l’Armée. Il fallait la réformer, ce qu’on fait dans tous les pays du monde qui n’utilisent pas comme nous la thérapeutique de détruire le malade pour détruire le mal.
Un très large secteur de la classe politique, à commencer par tous les stratiaphobes non seulement ne proteste pas, mais applaudit avec frénésie.
Leslie Manigat, qui depuis longtemps réservait à l’Armée un chien de sa chienne, sourit dans sa barbe.
La violation flagrante de la constitution est passée comme une lettre à la poste.

3.- En 1994 Aristide renversé donne son accord pour une invasion du pays par une armée étrangère. Il avait lui-même reconnu pendant longtemps que c’était totalement inconstitutionnel. On finit par lui faire voir la lumière sous un autre jour; il cède. Une armée étrangère occupe alors le pays de manière totalement inconstitutionnelle.
Un très large secteur de la classe politique, Boulos en est, non seulement ne proteste pas, mais applaudit avec frénésie. Cette occupation pour “ramener la démocratie” est un échec total. Le pays s’enfonce encore plus dans le chaos.
La violation flagrante de la constitution est passée comme une lettre à la poste.

4.- Plus tard, devant une chimérisation croissante du pays, les “184” déclenche une opération GNB pour faire tomber le chef de l’Etat. Cette opération est dirigée, selon toutes les apparences, par un secteur très actif de la société haïtienne, que j’appelle les “Levantino-Haïtiens”. Un “Conseil des Sages” est alors mis sur pied; il fait la pluie et le beau temps. Mais il n’en existe aucune trace dans notre Constitution.
La violation flagrante de la constitution est passée comme une lettre à la poste.

5.- Quelque temps plus tard, le président Aristide est de nouveau renversé. C’est totalement inconstitutionnel. Pour le renverser les esprits très démocratiques de l’heure qui n’arrêtent pas de jurer par la constitution ont fait appel à qui? Mais voyons, aux membres de l’Armée qui avait été dissoute par Aristide. Cependant juste avant la victoire, on a fait comprendre aux membres de cette Armée que s’ils étaient bons pour se battre, il n’était pas question qu’ils aient une entrée triomphale à Port-au-Prince. Leur “licenciement” nous fallut une mise à sac épouvantable de Port-au-Prince: plus d’un milliards de dollars US de dégâts. Plutôt la mort que la souillure. Depuis, le “show constitutionnel ondulatoire” continue.
La violation flagrante de la constitution est passée comme une lettre à la poste.


Nous pouvons donc constater que depuis la promulgation de la constitution en 1987 jusqu’à nos jours, le pays avance de violations constitutionnelles en violations constitutionnelles comme un moteur à explosion.

Mais il avance en marche avant ou en marche arrière? That’s the question.

La dernière explosion est le processus maintenant engagé de purification civique du Corps Législatif et du Corps Exécutif.

Ma position clairement exprimée avait été et est toujours que toute campagne de purification civique pour traquer et exclure les “Bi-Nationaux” est une impasse juridique et une impasse politique.

Impasse juridique. Les arguments contre la Binationalité ne valent pas mieux que ceux pour la Binationalité. Ceux qui prônent un amendement de la constitution oublient que cet amendement ne pourra pas prendre effet avant 2011. Qu’est-ce qu’on fait entretemps? Guili guili ?

Impasse politique. Lorsqu’on a exclu Siméus et Mourra, lorsqu’on exclut aujourd’hui Boulos, il est évident, messieurs les Purs, que c’est parce qu’on en a contre la Diaspora. Et dans le cas de Boulos, il est plus qu’évident que de surcroit on veut se payer la tête d’un “Arabe”, je préfère, moi, dire un Levantino-Haïtien, en soulignant par là qu’ils sont haïtiens. Si je suis celui qui a dénoncé ouvertement la prédominance des Clairs (Euro- et Levantino-Haïtiens) dans notre pays, j’ai toujours dit qu’ils ont leur place dans un pays où ils ont beaucoup fait, où ils ont accumulé certes de grandes réussites, mais aussi des erreurs et même des fautes graves, que ma solution est que l’on donne aux Noirs les moyens pratiques (éducationnels surtout) d’aller entrer en compétition avec eux, pour éventuellement même les battre, puisqu’ils sont majoritaires. L’arme du progrès social est la structuration mentale et technologique. Ce n’est pas avec des expédients juridico-émotionnels qu’on va sauver le pays. Ce n’est pas avec la lettre mille fois bafouée, balafrée, écartelée, écrabouillée, assassinée de la constitution qu’on va sauver le pays. Un jour pour le chasseur (les 184 avaient gagné il y a quelque temps); un jour pour le gibier (aujourd’hui les autres –mais qui sont les autres?-- ont leur revanche). Misérable et débile politique pendulaire qui nous livre tous, pitites-soyètes, arabes, pas arabes, clairs, noirs, pieds et mains liés aux Etrangers.

Vous me faites rire, si vous ne me donniez pas envie de pleurer, messieurs les Purs, lorsque vous me parlez de pureté civique, lorsque vous me parlez de votre peur que les étrangers ne viennent diriger le pays avec l’aide des Binationaux, pendant qu’aujourd’hui, à votre demande, avec votre complicité à tous, une Minustah d’Etrangers pur sang occupe le pays et fait (avec une incompétence notoire et scandaleuse) un travail de maintien de l’ordre et de la sécurité que vous n’avez ni l’intelligence, ni la force, ni le courage de faire vous-mêmes. Vous êtes aveugles ou inconscients? Le mur que vous voulez élever laborieusement, dispendieusement entre les Monotionaux et les Binationaux est un Mur de la Honte et de l’Indécence, messieurs les Purs

Il est maintenant grand temps d’arrêter les frais. Il est grand temps d’arrêter notre guerre picrocholine entre le camp des Gribouilles et le camp des Bouquis. A moins d’installer à nos frontières des détecteurs puissants de Binationalité, je ne vois vraiment pas comment nous allons barrer la route à nos plus d’un million de Binationaux qui vivent aujourd’hui principalement aux Etats-Unis et en République Dominicaine. Vous pensez à des subtilités du genre: les Binationaux peuvent faire partie de l’Exécutif pas du Législatif? Finesses de gourmet. Puisque notre pays n’a pas de pain économique, nous pouvons toujours tenter de le nourrir avec la brioche juridique. Aux yeux du monde entier nous aurons l’air si distingués.

Je rappelle encore à ceux qui s’acheminent vers un amendement de la constitution pour résoudre la question de la double nationalité, que d’après l’article 284-2 ( va-t-on le trucider? ) cet amendement ne pourra pas prendre effet avant 2011. Qu’allons-nous faire entretemps, cet entretemps pendant lequel nous avons l’air de nous amuser si follement avec la Minustah?

En attendant évidemment nous pourrons toujours continuer à nous crêper le chignon, nous pourrons toujours continuer à traquer cette Diaspora qui s’obstine à vouloir s’intégrer, s’investir dans le pays, corps et âme, à part entière, pour lui apporter ses ressources, du travail, ses idées, au coude à coude et de plain pied avec toute la population, sans qu’elle soit ostracisée, sans que l’on continue à lui dire: “On n’a que faire de vous. On a seulement besoin de votre argent.”

Evidemment entretemps, de 2008 à 2011, le peuple pourra toujours manger un peu de terre. C’est le fonds qui manque le moins.

Je sais que je vais à contre-courant et que, pour ne pas changer, le C.P.P. (le Chœur des Pleureurs et des Pleureuses) va me décerner toutes sortes de noms d’oiseaux, lorsque je dis que notre Sénat ne sera pas mieux, ne vaudra pas mieux sans Boulos. Je ne dois rien à Boulos; il ne me doit rien. Bien longtemps avant lui un Président m’avait offert le poste de Premier Ministre et j’avais refusé; plus tard quatre sénateurs étaient venus chez moi pour me faire la même proposition et j’avais encore refusé. Boulos, et c’est pour cela que je m’attarde à son cas, est un de ces citoyens haïtiens qui au lieu de prendre le large et d’aller se faire voir ailleurs, alors qu’il aurait pu, et que cette solution aurait été bien plus confortable pour lui, a choisi de s’intéresser toujours au sort d’un pays auquel il veut donner un peu de lui-même. Je souhaite que son échec provisoire ne le décourage pas lui-même, ni ne décourage ceux qui viennent d’ailleurs ou dont les parents viennent d’ailleurs. Je souhaite qu’au lieu de se retirer sous sa tente, il essaie une autre voie que “la voie parlementaire”, en laquelle moi je n’ai jamais cru. Notre pays ne peut refuser, doit même accueillir à bras ouverts, ceux qui lui apportent leurs ressources ou leur esprit ou même simplement leur cœur.
19 mars 2008