mercredi 14 janvier 2009

Le mécanisme de crise économique selon la théorie de Keynes

NDCDP.- Dans la préparation de cet article nous avons consulté, entre autres documents, l’ouvrage de John Maynard Keynes, La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (*), et, nous avons bénéficié du travail de vulgarisation du professeur Frédéric Poulon dont le manuel d’introduction à l’économie intitulé, Économie générale (**), a particulièrement retenu toute notre attention. Nous avons ajouté, comme d’habitude, notre touche personnelle, dans la Figure 1, au Tableau 1, dans l'arrangement du fond et dans la forme, animés de l'intention de rendre le tout encore plus simple, donc accessible, tout en maintenant la rigueur la plus élevée.

Le circuit keynésien ouvert.-

Dans le circuit keynésien, les intermédiaires financiers (banques), les entreprises et les ménages sont les trois catégories fondamentales d’agents économiques. À ces trois catégories d’agents correspondent plus ou moins les trois grandes fonctions de base du système de production capitaliste : la fonction de financement, la fonction de production et la fonction de dépense. Cependant, chaque fonction peut concerner plusieurs catégories d’agents.
L’État est un agent économique à part. Son activité embrasse les trois fonctions de base : le Trésor Public (financement), la production de biens publics ou de services collectifs, la fonction de dépense ou de consommation publique des citoyens.

On utilise un schéma simple à cinq pôles (ou comptes) pour un pays donné, (B, E, M, A, RdM) :
B = Banques,
E = Entreprises,
M = Ménages,
A = Administration (l’État),
RdM = Reste du monde


Les flux sont des transferts de monnaie d’un agent vers un autre agent économique.
Le circuit keynésien est une suite de flux hiérarchisée, c’est-à-dire ordonnée à partir d’une origine qui est l’origine de la monnaie mise en circulation par les intermédiaires financiers (banques). L’ordre des flux est commandé par l’ordre de circulation de la monnaie entre les agents. Le pôle B est le point de départ de la circulation monétaire.

On définit les flux suivants :
F : financement net ; il exprime la quantité de monnaie injectée par B dans le circuit au cours de la période considérée ;
I : investissement net de E, achat de nouvelles machines venant accroître la capacité de production de E ;
U : la somme de la consommation intermédiaire (matières premières, par exemple) et de la consommation de capital ou amortissement (remplacement de machines usagées par d’autres de même capacité) ; on l'appelle avec Keynes: coût d’usage de la production ; les flux inter-entreprises correspondent à la somme U+I ;
Y : revenus versés aux ménages par les entreprises ;
C : dépenses ou consommation des ménages ;
S : épargne des ménages ;
T : recettes fiscales de l’État ; pour simplifier, on suppose quelles proviennent intégralement de M ;
J : investissement public de l’État (A), correspondant à l’achat auprès de E de biens d’équipement et de biens intermédiaires ;
Z : salaires et traitements versés par A aux ménages (M) ;
D : déficit public de A ; il a lieu si les dépenses de l’État, Z+J, dépassent les recettes T ; on a D = (Z+J) – T ;


On suppose qu’entre le pays et le reste du monde les flux pour la période considérée soient de trois sortes seulement :
Le flux de recettes pour le pôle E du pays : exportations vers le reste du monde, X ;
Le flux d’achats de biens par E au reste du monde : importations, H;
Le flux financier entre B et RdM dû au solde commercial, L = (X-H), positif, nul ou négatif.

On fait l’hypothèse d’une monnaie unique (hypothèse de changes fixes) entre le pays et le Reste du Monde.

La figure 1 illustre les flux monétaires entre les cinq pôles du circuit keynésien ouvert.



Figure 1.- Le circuit keynésien ouvert sur le reste du monde
(Cas où les exportations sont supérieures aux importations)


Le tableau 1 ci-après montre les flux entrants (ressources) et les flux sortants (emplois) entre les cinq pôles (ou comptes) pour un pays donné et pour une période donnée. Il présente un portrait comptable de chaque catégorie d’agents en dressant sur deux colonnes les montants des flux : la colonne de gauche contient les ressources (flux entrants), tandis que celle de droite, les emplois (flux sortants). On applique le principe fondamental de comptabilité :
« Tout flux entrant dans un (sortant d'un) compte entraîne un flux sortant d'un (entrant dans un) autre compte de même valeur
En effet, le lecteur ayant des notions rudimentaires de comptabilité reconnaîtra ici le principe classique d’équilibre comptable : « Tout débit dans un compte entraîne un crédit dans un autre compte pour le même montant, et réciproquement
Le tableau 1 contient 13 transactions. Le principe comptable utilisé implique que pour chacun des pôles ou comptes, et pour une période donnée, la somme des ressources et égale à la somme de emplois.
Si le budget de l’État (compte A) est déficitaire, le déficit D est financé par les banques (compte B).
L’équilibre du circuit keynésien est caractérisé par la condition d’égalité entre la somme des flux entrants et la somme des flux sortants en chacun des pôles.


Tableau 1.- Le circuit keynésien ouvert sous forme comptable

(cas où les exportations sont supérieures aux importations)

Le concept d’équilibre suppose que tous les flux sont recensés et que leur mesure n’est pas entachée d’erreur. Ainsi, dans le cas du circuit keynésien ouvert à cinq pôles, les équations d’équilibre aux pôles s’écrivent successivement:

Pôle B : S = F + D + L (1)
Pôle E : F + J + C + (U + I) + X = Y + H + (U + I) (2)
Pôle M : Y + Z = S + C + T (3)
Pôle A : T + D = J + Z (4)
Pôle RdM : H + L = X (5)

Condition keynésienne de crise économique.-

Keynes analyse la crise capitaliste dans son ouvrage : Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie. Partant du Principe de la Demande effective, il montre que l’emploi total est fixé par les entreprises à un niveau auquel les coûts de production, incluant les marges bénéficiaires, sont exactement payés par les recettes attendues. Ces recettes attendues, provenant des dépenses de consommation des ménages et des dépenses d’investissement des entreprises, constituent la demande effective, c’est-à-dire, la demande globale anticipée par les entrepreneurs. Tout le système repose sur les anticipations de la demande globale : si elles sont pessimistes, le niveau de l’emploi mobilisé est faible et le niveau du revenu global d’équilibre correspond au sous-emploi (situation de chômage).

On considère le cas du circuit keynésien ouvert sur le reste du monde pour mettre en évidence et comprendre l’origine de la crise capitaliste.

La condition de crise, dans le modèle keynésien ouvert, découle de la définition du revenu global.

Deux des cinq pôles, l’État (A) et les entreprises E contribuent à la formation du revenu global R :

R=RA + RE (6),


où RA et RE sont les contributions respectives de A et de E dans le revenu global.


On a immédiatement :

RA = Z (7)

Par définition, RE est la somme, nette du coût d’usage de la production, des recettes des entreprises provenant de la vente de biens et services qu’elles produisent. La figure 1 et le tableau 1 montrent que les recettes de E sont données par la somme : (U + I + J + C + X), le flux entrant F étant une ressource d’emprunt (restituable), il n’est pas compté comme recette de E.
On ne doit considérer dans cette somme que les recettes émanant de la vente de biens et services produits par E. Donc, dans la somme (U + I + J + C + X), il faut retrancher la valeur des importations H pour obtenir la somme des recettes émanant de la vente de biens et services produits par E, soit (U + I + J + C + X - H). En retranchant de cette dernière somme le coût d’usage U, on obtient le revenu global dû à E :

RE = I + J + C + X - H (8)

L’équilibre au pôle E permet d’écrire :

RE = Y + I – F (9)

Et le revenu global s’écrit, à l’aide de (6), (7), (8) et (9) sous les deux formes équivalents suivantes :

R = Z + I + J + C + X – H (10)

R = (Y + Z) + (I – F) (11)

Nous faisons remarquer que l’expression du revenu global keynésien sous la forme indiquée par l’équation (10) est identique à celle du Produit Intérieur Net (PIN) définie dans la comptabilité nationale.

L’expression du revenu global sous la forme indiquée par l’équation (11) permet d’y distinguer deux parties. La première, (Y + Z), est le revenu total des ménages qui constitue le revenu distribué. La deuxième, (I – F), est le revenu des entreprises qui constitue le profit net non distribué.

Ce n’est pas la seule interprétation possible de la quantité (I – F). Elle exprime la partie de l’investissement I autofinancée ; elle exprime aussi l’épargne des entreprises.

Cette quantité (I – F) riche de sens est un élément central de la condition keynésienne de crise économique.

· Si (I – F) est positif, c’est-à-dire, I > F, alors l’investissement net des entreprises durant la période est supérieur à leur endettement net envers le pôle B durant la même période. Les créanciers de E, voyant que leurs débiteurs sont solvables et savent faire fructifier leur argent, inciteront ces derniers à s’endetter davantage. L’économie se trouve alors dans un état de croissance et de prospérité.

· Si (I - F) est nul, I est suffisant pour rembourser les dettes F. Les banquiers accepteront de renouveler les crédits, mais ne pousseront pas les entreprises à s’endetter davantage. L’économie est alors dans une zone d’équilibre nouveau, dit équilibre fort, différent de l’équilibre faible (comptable) du circuit qui, lui, est toujours réalisé, contrairement à la condition d’équilibre fort.


· Enfin, si (I – F) est négatif, c’est-à-dire, si I inférieur à F , l’enrichissement I des entreprises est un gage insuffisant pour rembourser les dettes F. Quand l’inégalité (I inférieur à F) est répandue dans une grande partie de l’économie, cette dernière atteint un état général de crise économique. La crise est d’autant plus grande que (F – I) est grand.


Facteurs causant la crise dans le circuit keynésien.-

Partons de l’équilibre des flux aux pôles E et A :

U + Y + (I – F) = (U + I) + C + J + (X – H) (12)

J = D + T – Z (13)

On remplace dans (12) J par son expression donnée par (13), puis on transpose à gauche (T-Z) :

U + (Y + Z – T) + (I – F) = (U + I) + C + D + (X – H) (14)


Dans (14), la variable (I – F) est la variable expliquée. Elle dépend des six (6) variables explicatives :
C : la consommation finale des ménages ;
Y + Z – T : le revenu disponible des ménages ;
(U + I) : les dépenses inter-entreprises ;
U : le coût d’usage de la production des entreprises ;
D : le déficit public ;
(X – H) : le solde commercial.
Parmi ces six variables, deux sont des variables autonomes (ou exogènes) : D et (X – H). Leur évolution est largement indépendante de celles des quatre autres. Le déficit dépend de la politique budgétaire de l’État ; le solde commercial dépend de la politique commerciale et d’un nombre de facteur si grand que l’on peut le considérer comme une variable autonome. On considère les quatre autres variables étroitement liées entre elles, ce qui permet de réduire le nombre de variables influençant réellement (I – F). Sur le circuit keynésien, au nœud M, on définit la propension à consommer,c, la propension à épargner, s, et le taux de pression fiscale, t, dans les expressions suivantes:

C = c (Y + Z – T) (15)

S = s (Y + Z – T) (16)

T = t (Y + Z) (17)

De plus, à court terme, le coût le coût salarial est un pourcentage stable du coût total de production de E. Ce pourcentage est contrôlé par les techniques en vigueur qui ne changent qu’avec le renouvellement du capital fixe (machines), donc à moyen et long termes. On a donc :

Y = y (U + Y),

ou :

Y = [y / (1-y)] U (18)

Enfin, dans un pays donné, on observe une grande stabilité, au moins à court terme, entre la part du revenu des salariés de l’État et celle du revenu des salariés des entreprises :

Y = p (Y + Z) (19)

Dans ces expressions, les constantes c, s, t, y et p sont chacune un nombre réel compris entre 0 et 1. De plus,

c + s = 1.

En combinant (17), (18) et (19), on obtient :

Y + Z – T = [y(1-t) / ( p(1-y))] U (20)

À l’aide de (15), de (16) et de (20), on transforme la relation (14) pour obtenir :

(I – F) = U [I/U - a] + D + (X – H) (21)

dans laquelle:

a = [s y(1-t) / ( p(1-y))]

est une constante positive.

La relation (21) permet de constater que, mises à part les deux variables exogènes D et (X–H), les variables pouvant amener (I – F) à une valeur négative, se réduisent finalement à une seule : I/U. Si, en effet, on suppose temporairement que D et (X – H) soient fixées, on voit que (I – F) dépend seulement des variables I et U et du rapport I/U. Dans le cas où on a à la fois l’équilibre budgétaire, D = 0, et l’équilibre commercial, (X - H) = 0, la quantité (I – F) prend des valeurs négatives (critiques), une fois que I/U devient inférieur à a. On peut retarder ce moment en provoquant un excédent commercial, (X – H) > 0, et/ou un déficit budgétaire, D > 0. Une telle politique a ses limites. En effet, un déficit budgétaire élevé favorise la demande, incluant la demande de biens importés et favorise plus un déficit commercial qu’un excédent. Dans un pays donné, pour un solde commercial habituel de ce pays, et, pour un déficit budgétaire maximum compatible avec ce solde commercial, il existe un seuil minimum pour I/U au-dessous duquel la variable (I – F) sera négative, ce qui correspondra à une situation de crise économique.

La compréhension des raisons pour lesquelles U croît plus vite que I permet de déterminer les causes de la crise dans le circuit keynésien.

La rotation du capital est un facteur important à considérer. L’accélération de la rotation du capital correspond à une durée de vie économique plus courte, c’est-à-dire un coût de remplacement du capital réparti sur une plus courte durée. Il en résulte une augmentation de la charge de consommation annuelle de capital qui impose une réduction équivalente dans un montant d’investissement brut donné, la part de l’investissement net. Dans ces conditions, le rapport I/U, dont le dénominateur U (la consommation en capital) croît plus vite que le numérateur I (l’investissement net), diminue rapidement et passe en dessous de la constante a de l’équation (21), si l’accélération de la rotation du capital est suffisamment importante. C’est l’apparition de la condition de crise. Il faut donc identifier la cause de l’accélération de la rotation du capital.

Le progrès technique explique cette rotation. Plus le rythme du progrès technique est rapide, plus rapidement se fait la rotation du capital. Le progrès technique dépend de la concurrence qui existe entre les entreprises. La volonté de faire mieux et plus vite que leurs concurrents amène les entreprises à mettre en œuvre de nouvelles techniques et de nouveaux procédés. Et le progrès technique est d’autant plus important que la concurrence est intense.

En un mot, plus la concurrence est intense, plus vite l’économie tend vers la crise. L’économie capitaliste est une économie de concurrence ; elle est par conséquent en permanence en crise ou bien sous la menace d’une crise.

Il ne faut pas pour autant détester la concurrence, car elle crée une émulation parmi les entreprises et maintient chez elles une volonté de fabriquer de bons produits et de nouveaux produits. Mais la leçon à tirer de notre analyse est une mise en garde contre les graves conséquences de la concurrence démesurée et le libéralisme aveugle qu’on tente constamment de nous faire accepter. L’idéal à chercher à atteindre serait «un libéralisme éclairée» où la société orienterait la concurrence de telle manière qu’elle soit de nature à favoriser l’épanouissement des libertés individuelles et non leur écrasement.

Les conclusions auxquelles conduit l’analyse du circuit keynésien ouvert sont proches de celles auxquelles conduit l’analyse de Karl Marx. Ce dernier avait vu dans la concurrence capitaliste la fatalité de la crise ; il prédisait son autodestruction et souhaitait même qu’elle arrive à terme. À l’inverse de Marx, Keynes ne croyait pas que l’autodestruction arriverait à son terme et ne le souhaitait pas. C'est pourquoi il luttait pour une nouvelle régulation du capitalisme.


Mécanismes régulateurs et politique régulatrice de l’État.-

Pour Keynes comme pour Marx, les mécanismes régulateurs sont les moyens que peuvent utiliser les entreprises pour sortir de la crise. Ces moyens sont utilisés pour chercher à redresser les profits. Chez Marx, ils conduisent à l’aggravation du chômage accompagnée d’une baisse des prix et des salaires. Chez Keynes, le chômage, qui permet aux entreprises de chercher à réduire leurs coûts de production (à travers le coût salarial), est toujours présent, mais la baisse des prix et des salaires n’est plus possible, à cause de la force des syndicats. Ainsi, dans la régulation keynésienne, les deux mécanismes conjointement utilisés par les entreprises sont le chômage et l’inflation (stagflation). Face à cette situation, l’État, au lieu de rester passif, comme chez Marx, intervient pour aider les entreprises à redresser leurs profits et, par ainsi, aider l’économie à sortir de la crise.

La politique keynésienne est fondamentalement le refus du laissez-faire. Keynes ne croit pas à ce qu’Adam Smith appelle la main invisible. Pour Keynes, le marché doit être encadré, surveillé, régulé par l’État sans supprimer la liberté individuelle.

Pour Keynes, le refus du laissez-faire s’accompagnait du refus du laissez-passer, c’est-à-dire, qu’en plus de l’intervention de l’État dans les affaires économiques intérieures, il fallait ajouter l’intervention de l’État dans les échanges économiques extérieurs au pays. La concurrence capitaliste étant reconnue dans le circuit keynésien comme un facteur important de crise, la concurrence extérieure y joue un rôle prépondérant : elle est la plus destructrice de capital et la plus génératrice de crise. Keynes, voulant protéger le capitalisme, manifestait donc une très grande méfiance vis-à-vis le libre-échange. Aussi, écrivait-il, « Les idées, le savoir, l’art, voilà des choses qui par nature devraient être internationales. Mais il faut que les marchandises, soient de fabrication nationale chaque fois que cela est possible et raisonnable. Quant à la finance et à la monnaie, elles doivent être prioritairement nationales. »

Toute la doctrine de Keynes est contenue dans ces trois phrases. Ces affirmations, venant d’un libéral comme Keynes, scandalisent de nombreux libéraux fidèles à la doctrine de Smith et de Ricardo.

La crise économique mondiale qui s’est initiée en 2008 remet les idées de Keynes à l’ordre du jour.
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(*) Keynes, John Maynard, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Petite Bibliothèque Payot, 1982, 383 pages. Traduction française par Jean de Largentaye de: The General Theory of Employment, Interest and Money, Macmillan, Londres, 1973; 1ere édition, 1936.

(**) Frédéric Poulon, Économie générale, Dunod, Paris, 2008 ; 6eme édition, 336 pages.

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